Browse By

Jacques Bernar 1968 - 2018

Dès le 5 Juillet venez découvrir le nouvel accrochage de la rétrospective de Jacques Bernar 1968 - 2018.

Rejoignez les visiteurs du soir en présence de l'artiste :

  • Le 13 juillet  vous serez accueillis par David Capes, agent public de développement artistique, pour des "rétroperspectives".
  • Le 23 juillet, Guy Lenoir.
  • Le 4 septembre, Marie Hélène Videau Dutreil.

L'exposition se prolonge jusqu'au 8 septembre.

 

Ainsi, nous avons réveillé les belles endormies, au sec, à la cave, au garage ou dans la maison même, le temps de mûrir leurs saveurs propres tel un vin jeune au chai ou dans la cale d’un navire.

Dans l’attente de la dégustation délectable !

Les voilà, aveuglées soudain par une verrière imposante, sagement ceinturées entre quatre murs environnés de cèpes de vignes qui se rendent au fleuve.
Ailleurs, dans la maison cossue, taquinée par le jardin profus entré par la fenêtre règne « le fauteuil » du grand-père de l’artiste tandis qu’ à Langoiran, travaillé par les courants contraires, le fleuve avec ses rives aux couleurs de mercure envahit la grande pièce à vivre où trônent de majestueuses toiles habitées par des tourments très anciens, comme régulés par l’eau qui passe sous la fenêtre, et la présence des Amis qui prennent le soleil avec leurs repas.
Dans le labyrinthe magique de l’échoppe bordelaise, à la poursuite de l’espace et de la lumière telle une peinture, grâce soit rendue aux petits pots de cyclamens blancs qui fleurissent l’ocre tendre du mur !
Comme cartes battues s’y rejoignent les premières compositions lyriques, foisonnantes de matières colorées incisées de main de maître, et les premiers portraits hybrides, bâtés d’encre et de pierre noire.

Le paysage, l’architecture chers aux Bordelais ne sont rien pour Jacques BERNAR sans imprégnation et animation de l’être ; de même la réception de la peinture regardée avec l’ensemble de notre corps doit inclure ce que nous sommes, là où nous sommes, à travers notre rapport à l’autre, lui-même à nous relié par cette interdépendance.
L’individu isolé ne constitue pas une unité, mais « le débris dépareillé d’une totalité vivante ».
Le maoïste telquelien que fut Jacques BERNAR semble rejoindre la pensée à l’œuvre dans « L’homme et le sacré » de Roger Caillois, ce dernier intégrant « l’Ethique » de Spinoza, elle-même en résonance avec le « Traité de la voie et de la vertu » de Lao Tseu qui inspira le meilleur du Maoïsme chinois, occidental et parisien des années 60. La peinture est telle la poire du Tao qui existe et se constitue à l’épreuve de la morsure de la dent.

Le dessin hors du temple, le dessin en acte théorisé par J. Bernar scelle l’unité d’un engagement total et constant en faveur de la liberté pour l’homme de congédier le déterminisme et de s’éprouver et s’inventer à travers une pratique, laquelle implique la confrontation impavide avec les données du passé et du présent : l’héritage des Indépendants impressionnistes, de la résistance de leur bien nommée « société anonyme coopérative », les matières prochaines de l’industrie aéronautique, l’extension de l’art absolu à la mode saisonnière, enfin la mobilisation du capital de l’économie numérique au service de l’artiste plasticien humaniste, son défi partagé d’aujourd’hui.
L’ordinateur en effet propose ; le plasticien dispose et donne chair et vie aux pixels, tels jadis les rois guérisseurs par l’imposition de leurs mains. Cette trame numérique rappelle l’arbitraire des commencements et fait écho au pédagogue qui aime à élargir la formule du dessin pour tous au dessin de tous. Le relief de la paroi appelait la charge d’un bison, les ruades d’un cheval ou plus rarement la figuration de l’homme ou de l’oiseau. L’image numérique est, à l’instar de la paroi travaillée par la géologie, matière et support où inscrire l’intelligence de la main de l’artiste dans une proposition aléatoire mais plausible qui a archivé un instant, un éclat de réel et appelle une incarnation plus complexe à laquelle la main par effacement, effleurement de pigments insuffle une vibration, une âme.

L’œuvre n’est pas forclose : la vie captée par le trait et les touches colorées se nourrit de la vie de ceux qui la regardent « avec l’ensemble de leur corps » comme l’entendait Platon. Issue de la subjectivité d’un individu, la peinture en acte est ensemencée, irriguée par la totalité vivante, les amis proches et lointains, l’environnement végétal et minéral, les techniques et savoirs accumulés, métissés et questionnés. Le trait à la mine de plomb, à la plume, au pinceau, à la main, à la souris de l’ordinateur reste le trait. Le pigment fait chair, pris dans l’ossature de la fine résille des pixels, la bouche démesurée appelle l’air, la nourriture, les caresses et le cri. Le cri d’Edvard Munch résonne dans les espaces infinis de Blaise Pascal !
Constitués des regards croisés dans la rue, à l’ombre de la dualité sentimentale, dans le miroir des icônes de l’histoire de la peinture, ces portraits qui intègrent les données numériques impérieuses et aléatoires sont tous animés par l’effleurement de la main et des pigments qui ont le dernier mot.

Sur la belle affiche de l’exposition, les yeux immenses de la peinture nous regardent.

Il est temps de vous laisser lire les cartels de Jacques BERNAR : ils disent mieux que quiconque cette quête inlassable de la belle unité bigarrée de l’homme et de l’œuvre à travers le temps qui use, épuise et exténue.
Jacques BERNAR, en effet, telle la Vecchia au cartellino de Giorgione, si chère au cœur de Marcelin Pleynet, maoïstepoète, tient dans sa main le Temps, el tiempo.

Le Temps de la Peinture.

À travers les multiples facettes de ses engagements affectifs, citoyens et esthétiques, l’artiste nous donne à voir le merveilleux et persistant plaisir de peindre, cinquante ans durant, la splendeur de la vie dans tous ses états. Laquelle, ces derniers temps, se révèle par la grâce du numérique, avatar du dieu caché, dans ces visages hybrides naissant /disparaissant avec nos traits, nos chairs, nos cheveux et nos regards en instance d’effacement.

Une épiphanie, aujourd’hui, avec les moyens du bord ?

Marie-Lys Singaravélou

27 mai 2018