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Armés jusqu’à l’âme — Lothar Böhme

Armés jusqu’à l’âme

Lothar Böhme, né en 1938, achevait son cursus à la Kunsthochschule de Charlottenburg (Berlin Ouest) au moment de l’édification du mur. Il choisit de vivre et de travailler à Pankow (Berlin Est). Le couple qu’il forma avec son épouse Christa Böhme offrit un foyer raffiné quoique spartiate aux amis qui constituèrent le groupe des Indépendants Berlinois.
La beauté de Christa Böhme, l’authenticité de sa quête picturale, la culture et l’éloquence de Lothar Böhme distinguèrent leur hospitalité qui appartient désormais à l’histoire.
Lothar Böhme élabore une œuvre de longue haleine -nus et nature mortes- dense, voire obsessionnelle. Hors du temps. Dans l’épaisseur d’une matière proche du limon originel, il opère une sorte de transsubstantiation. La ville, le corps, le fruit, se densifient au point où la substance, forclose, renvoie irrévocablement à elle-même, à son propre néant. Sauf imprévu, inespéré rayon qui fend l’armure, ouvre une issue.
Le fruit alors cueille la lumière. Le corps rompt ses chaînes. Le jour se lève sur la ville.
Le peintre une fois encore aura mimé le surgissement du monde.
Lothar Böhme a été distingué par le Käthe-Kollwitz-Preis et le Altenbourgpreis ; une exposition personnelle à la Neue Nationalgalerie de Berlin lui a été dédiée en 2000.
Sa simplicité reste inaltérée.
MLS.

Lothar Böhme est un artiste majeur des 50 dernières années et reconnu comme tel. Il est membre de l’Académie des Arts de Berlin. Il a été distingué par deux expositions monographiques à la Neue Nationalgalerie, en 1983 – avant la chute du mur – et en 1993, peu après.
Deux prix prestigieux, le Käthe-Kollewitz-Preis et le Gerhard-Altenbourg-Preis ont honoré son talent. Ce dernier prix biennal vaut exposition monographique au Lindenau-Museum d’Altenburg. Le jury honore un artiste souverain, réfléchissant la réalité et l’art d’aujourd’hui tout en affirmant une indépendance et une identité propres. A égale distance du pouvoir politique, des stratégies et des fièvres du marché de l’art. Gerhard Altenbourg, lui-même, avait acquis en 1983, à l’issue de l’exposition monographique au Studio de la Neue Nationalgalerie, une œuvre du jeune artiste. Ainsi « adoubé », Lothar Böhme rejoignait les artistes rares qui composent la collection Gerhard Altenbourg, centre de gravité poétique, hier comme aujourd’hui dans l’actuelle République fédérale d’Allemagne. L’exigence d’une distance vis-à-vis du pouvoir politique est issue de l’expérience des artistes de l’ex-R.D.A où la fonction régulatrice du pouvoir politique était le pendant du marché des idées, des concepts, dans le monde libéral occidental. Il semble qu’au sein des démocraties occidentales, le pouvoir politique ne soit plus prédictif ; il relaie le plus souvent, et scénarise les sélections du marché.

L’autonomie de Lothar Böhme a été effective et partagée par les pairs et amis de sa génération – Hans Vent, Wolfgang Leber, Dieter Goltzsche, Margot Sperling.
Autonomie exemplaire et opératoire pour les plus jeunes, Micha Reich, Martin Enderlein, Marion Stille qui ont été exposés à la galerie MLS au cours de ces quatre dernières années. Le « Zirkel » créé par Böhme a délivré un enseignement atypique, adossé à la modernité classique française, complémentaire des propositions de ses amis Leber, Goltzsche. Ensemble, ils ont efficacement pallié le caractère réducteur de l’enseignement univoque dispensé à Weissensee et dans les académies.
Lothar Böhme, inscrit, jusqu’à l’érection du mur (1961) à la Kunsthoschule de Charlottenburg, dans la partie ouest de Berlin et non à Weissensee (à l’Est), se positionne à distance du Réalisme socialiste, dans le sillage de la modernité classique.
Il a choisi les sujets – natures mortes, paysages et corps humain dans sa nudité – les plus rebelles à la greffe idéologique. Il se voue bientôt intégralement au motif le plus traditionnel, « der Akt », l’académie, le nu, à ses yeux le plus riche de potentialités métaphysiques, expressives et picturales.
Le corps de femme, le genre étant transcendé dans l’humain, à genoux (knieend), debout (stehend), assis (sitzend), est frontal, monumental quel que soit le format. Après de longues années de travail « nach dem Motiv », l’artiste qui connait par cœur les articulations, les recoupements et recouvrements de la fonctionnalité du corps, travaille de mémoire, guettant et restituant, tel un sculpteur, les métamorphoses engendrées par les mouvements les plus tenus. Pas un tableau ne ressemble au précédent dans le cadre astringeant défini précédemment : à genoux, debout, assis, couché.

Les impératifs du transport : toiles désolidarisées de leur cadre puis enroulées autour d’un tube et protégées par un tube, ont exclu les œuvres travaillées dans l’épaisseur de la matière picturale, comme extraites du limon originel. Le seul désir exprimé par l’artiste, du reste, est qu’on l’amène aux grottes de Lascaux.
Les toiles accrochées ici – terres et ocres récréés par une légère et parfois unique touche de rouge ou de bleu – quoique très denses, sont particulièrement lumineuses. La couche pigmentaire est moins épaisse ; les réserves nombreuses laissent affleurer la tonalité du fond, reprise par les effleurements gorgés d’un jus clair et irradient une lumière précieuse.
Les œuvres gravées, lithographies et estampes, tirées tout au plus à dix exemplaires, tout comme les petits formats à la gouache et à l’huile, sont considérées par l’artiste comme des études préalables à la peinture, qui mettent à nu l’architecture de ces corps. L’artiste ne fait pas ou peu de dessins préparatoires.
Le corps impose une intensité de présence étonnante en échappant totalement à la littérature, à la narration, à la psychologie, au genre. Sans bouche, sans yeux, sans marques distinctives, le corps entier, le buste, la tête, sont constitués d’enroulements de lignes concentriques en figures géométriques élémentaires cylindres, sphères… qui disent le trait, la peinture et son alliance depuis la nuit des temps avec le corps de l’homme et les animaux qui le menaçaient et le nourrissaient.

Les corps dans l’œuvre de Lothar Böhme n’immortalisent pas les grands acteurs de la geste humaine, ni tel modeste protagoniste, homme ou femme. Ils répondent à cette quête primordiale des peintures rupestres avec la mise en œuvre souveraine d’un artiste contemporain qui englobe de fait sous son regard intérieur toutes les conquêtes formelles dont il reste curieux même si, pour la « fabrique » de son œuvre, Moore et Giacometti sont indépassables. Dans les années 60, alors que s’imposait l’art abstrait comme une production ultérieure, plus aboutie et plus universelle, la figuration de Giacometti était dévaluée.
Böhme renoue ses figures aux esquisses premières, primordiales et, ce faisant, déjoue les pièges d’une politique culturelle impulsée par une révolution usante et elle-même à bout de souffle, voire, pour l’instant, conceptuellement disqualifiée. Il désactive du même coup – de pinceau – la logorrhée du discours critique qui prétend faire œuvre. C’est une leçon de clarté gagée par la cohérence d’une vie. Le refus de l’aliénation économique s’inscrit dans le prix modeste attribué à son œuvre, quand il ne doute pas un instant de la place qui lui revient.

Le corps est lesté par l’apesanteur des émotions, des expériences que charrie la vie. Le tragique, vécu à titre individuel ou collectif à travers le zoom d’événements précis « historiques » ou hantés par l’horizon existentiel de tous les humains, n’est pas évacué de cette œuvre.
Il n’est pas exploité en fond de commerce, il est accueilli, transcendé, dans la joie de faire, de peindre, donner forme, donner corps. Cette joie silencieuse, recueillie, s’empare, espérons-le, du spectateur.
Armés jusqu’à l’âme. Cette armure de traits, perceptible au regard du spectateur et métaphore de l’œuvre entier du peintre, dessine les corps.
Recueillis sur ce qu’il faut bien appeler l’âme.

Novembre 2010.
MLS.