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Les contes de Falco & Co — Joachim Falco

Joachim Falco
19 novembre – 01 janvier 2014

Joachim Falco vit et travaille en Catalogne à Manresa, berceau de l’ordre d’Ignace de Loyola. Il a investi l’étage supérieur d’un atelier de confection, jadis cheville ouvrière de la prospérité industrielle de Barcelone, à l’issue de la Deuxième guerre mondiale. Tandis qu’il stocke ses œuvres dans les ateliers de l’entreprise métallurgique qui dirigeait sa famille, qui habite encore les étages de l’immeuble.
Quelques panoplies d’outils, des machines immobilisées, rappellent l’affectation passée de cet espace, sans l’encombrer. Elles constituent des installations mémorielles de l’activité familiale ; leur présence est l’occasion pour Falco de dire sobrement sa défiance à l’endroit de ces protocoles spéculatifs qui ne font qu’enrichir le de commerce de l’art.

Les toiles ici stockées, souvent de grande envergure (130x300cm), sont en sécurité sous les appartements encore habités par certains membres de la famille large, et matérialisent la contribution propre de l’artiste à la production de l’identité familiale. Les activités métallurgiques ont désormais émigré vers la périphérie.
Le travail de Falco s’effectue à distance de son point de départ vers lequel il convoie ses oeuvres quand elle sont achevées et disponibles pour les expositions internationales qui se multiplient ces dernières années. Il travaille donc dans l’espace traversant d’un atelier de confection désaffecté, percé de nombreuses fenêtres; il travaille à même le sol, connecté au Monde par les nombreuses cartes de géographie, certaines très anciennes, épinglées sur les murs.
La petite fille qui se pose tel un papillon sur les planches d’illustration, le seau à la main, armée de sa pelle-mêle évoque le délicieux paravent de Bonnard – ,né en Chine, grandit à Manresa entre l’artiste et sa compagne. Petite flamme vive de l’Altérité, indissociable pour l’artiste de la quête de soi.
Il a fait sa cantine de magnifique espace de restauration en face de son lieu de travail dont il assure aussi la communication visuelle; cet établissement, aménagé aussi dans un ancien atelier de confection aux magnifiques voûtes, insère et réinsère, dans le raffinement optique et gustatif, la main d’oeuvre singulière de jeunes qui apprivoisent ainsi leur handicap pour eux-mêmes, et pour nous.

L’oeuvre picturale de Falco atteste une familiarité des choses, des outils, des décalages et la force de s’impliquer dans cette actualité sensible, existentielle et politique au sens large du terme
Il nous restitue un catalogue des mythologies d’aujourd’hui, au sens Barthien du terme, incorporant celles d’hier.
La machine à coudre , empreinte charbonneuse qui imposait jadis à l’atelier de confection sa cadence, insiste sur la toile à la manière d’un gros matou vaguement inquiétant. La chaussure de sport, leurre de la démocratie vestimentaires, sacralisée et surdimensionnée (jusqu’à 130x300cm), rejoint la longue voiture qui transporte la famille de Pau telle une chaussure géante à roulettes.
Les coulures ouvrent l’existence fermée des choses à l’appropriation du regard, trivial écho au sang qui s’échappe des blessures christiques dans l’iconographie de l’art sacré espagnol. La couleur rouge, l’abondance de la matière picturale, incorporent et restituent quasi mimétiquement la densité des échanges et des émotions.

La palette du peintre est le champs clos de tous les combats, sceau apposé sur ses variations des Ménines de Vélasquez. Constituant la litière d’un visage esquissé, schématique et non moins expressif, ou d’une scène enfantine. Tel l’épais tapis de feuilles à l’automne, litière du vent, de la lumière et des pas du flâneur.
Le gonflement organique de la matière picturale est en instance de décollage pour le Monde à trois contes pour enfants**, Premier amour, Première jalousie, et Les familles de mon école – textes de Marie Angels Riu-, outre partie du bestiaire de Falco.
L’enfant découvre et apprivoise les étapes décisives de son éducation sentimentale, et les difficultés de la coexistence pacifique avec autrui, proche ou lointain. L’apprentissage de la vie est une entrée en peinture avec une liberté, une fantaisie, une tendresse singulières, mimétique des émotions, des injonctions, de la sensualité qui investissent tôt l’enfance et que l’artiste adulte se garde d’oublier.
Picasso, le Catalan mirobolant qui règne sur l’après Cézanne, avec les Grands d’Espagne – Vélasquez, Goya – est pour Joaquim Falco une source inépuisable de force et de liberté créatrices.

M-L.S