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« Il ne triche pas… » Jean Lascoumes

Entretien  dans le cadre de B.A.C. ( Bordeaux Art Contemporain ) représentée par Claire Morin à la galerie MLS en présence de l’artiste Jean Lascoumes, Marie – Lys Singaravélou

24.03.2019

 

  1. Vous attachez beaucoup d’importance au travail sur le corps. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le corps ?

Michel-Ange a pris le corps humain comme modèle, Jean-Baptiste Carpeaux aussi. Cela leur a permis de développer leur sensibilité. Déjà dans la statuaire grecque le corps était un modèle ; un modèle de beauté, de grâce. Si l’on prend l’exemple de l’Héraklès archer (1909) d’Antoine Bourdelle (1861-1929), la position de cet archer sur le rocher est magnifique. Je pense donc que l’on ne travaille pas sur le corps, comme le disent aujourd’hui tous les pseudo-critiques qui ont envahi tous les ouvrages sur l’art depuis 30 ans : le corps est référent pour faire autre chose, pour faire de l’art. Donc moi le travail sur le corps, je le fais comme tout le monde, je dessine : je dessine des canards, des femmes, des hommes, des chevaux, des animaux, la nature, les ports, les arbres, les fleurs, etc. Ce sont des objets qui nous entourent et que l’on regarde. Je dessine sans arrêt. Même au feu rouge, quand je suis en voiture. J’ai toujours un cahier sur moi. D’ailleurs, tout à l’heure, en vous attendant, je lisais un bouquin de morphologie et j’ai regardé le corps humain. Bien sûr, j’ai suivi des cours de morphologies mais il y a toujours à apprendre.

Je ne dirai donc pas que je travaille sur le corps mais plutôt que quelque chose s’impose à vous. Et ce qui s’est imposé à un moment donné c’est qu’il y avait dans mon atelier un petit dessin qui trainait depuis 10, 15 ou 20 ans, je ne sais plus, qui représentait des boxeurs à l’époque des jeux olympiques. Les premiers boxeurs se battaient avec des anneaux en plomb qu’ils mettaient autour des doigts. Ce dessin était déchiré, abîmé par le temps. Puis je me suis souvenu qu’effectivement dans ma vie, la bagarre et la boxe ont tenu une part importante. J’ai été élevé dans un pays où il n’y avait que des gens calmes, normaux, naturels : c’est le Pays-Basque et le Béarn pendant la guerre. A peine suis-je arrivé à Bègles, j’ai découvert là l’horreur humaine, la violence, les agressions, la méchanceté, les coups de poing, les insultes, les coups en traitre, la populace en action. Et par la suite, j’ai un peu fréquenté les rings et je suis entré au service miliaire. Je pense que le corps du boxeur s’est imposé à moi, le corps en mouvement. Le corps du footballeur, quant à lui, ne m’attire pas, les postures du footballeur ne m’attirent pas, contrairement à ceux du boxeur. Il y a des corps qui sont formidables, comme celui du jockey : Edgar Degas (1834-1917), dans ses jockeys, le montre bien. Quant au corps des travailleurs, il a été bien montré dans la peinture de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout à la mode de montrer des marins sur un bateau, des ouvriers en train de piocher, des ouvriers à l’usine, etc. Mais dans les bons musées français, on trouve énormément de toiles représentant des travailleurs, des blanchisseurs, des gens qui cirent le parquet, comme Les Raboteurs de parquet (1875) de Gustave Caillebotte (1848-1894).

  1. Cette exposition se divise en deux parties. D’une part, des dessins au fusain et à la peinture noire représentant des boxeurs, et d’autre part des sculptures. Pouvez-vous me parler un peu de ces constructions ?

J’ai rencontré la sculpture contemporaine lors de mes premières visites au Musée d’Art Moderne de New York. Même la sculpture plus récente de Bourdelle par exemple n’a rien à voir tout à fait avec la sculpture contemporaine.

El Lissitzky, par exemple, est un grand peintre soviétique : ses sculptures existent parce qu’il y a eu des Malevitch, des Mondrian, des Picasso, tous ces gens qui, au début du siècle, ont ou inventé du nouveau, ou cassé l’ancien. Et puis il y a eu la méthodologie du fer : il y a eu Eiffel, il y a eu les grues, etc. L’image du monde a changé pour les spectateurs à la fin du XIXème siècle. Avant, il y avait des vaches, des champs, des châteaux, etc. Après sont apparus les voix ferrées, les automobiles, les ponts, etc. Le fer a modifié notre environnement visuel.

Dans mes sculptures, on voit tout ce qui est constructions métalliques, déchets métalliques, bateaux détruits par la guerre et dont il reste encore le fer. J’ai hanté les constructions du port autonome de Bordeaux, aujourd’hui détruit. Mes sculptures sont quasiment toutes, ou presque, des projets de réalisation de sculptures qui font entre 3 mètres et 8 mètres de haut.

  1. Le titre de l’exposition est « Il ne triche pas… ». A quoi fait-il référence ?

Marie-Lys Singaravelou (directrice de la galerie MLS) : C’est moi qui ai choisi ce titre.

Jean Lascoumes : Moi je n’aime pas ce titre. Ce n’est pas moi qui ai donné ce titre, tout comme je ne donne jamais de nom à mes sculptures, sauf occasionnellement. Marie-Lys, elle, donne des titres. Il y a des gens différents dans ce bas monde.

Marie-Lys Singaravelou : C’est une stratégie de donner un titre. Moi je donne un titre pour deux raisons, pour une bonne et pour une mauvaise. C’est-à-dire que, comme souvent dans la vie, un titre permet de se référer à quelque chose, c’est comme une accroche. Et ensuite, je pense qu’il vaut mieux choisir un titre qui soit un peu provocateur ou mystérieux, ou en tout cas qui interpelle, mais un titre qui coïncide avec quelque chose de profond en vérité. « Il ne triche pas », je trouve que c’est un titre qui est un peu comme un coup de poing, qui évoque cette lapidarité de Jean Lascoumes présente dans ses œuvres par un dessin très ferme, et qui est dans un heureux contraste avec une grande douceur que je devine chez lui. Cet homme a trouvé des références saignantes, dans la boxe notamment, qui devient métaphore de la vie, et « Il ne triche pas » est un titre qui, je trouve, lui convient très bien.

Jean Lascoumes : Ca me flatte. Je déteste les tricheurs ; les tricheurs dans l’argumentation, les tricheurs dans les discussions, les tricheurs en amitié, dans la vie. Et dans la sculpture notamment, on ne peut pas tricher.

Marie-Lys Singaravelou : Je pense qu’un artiste qui apporte une vision singulière, qui la véhicule avec des formes qui lui viennent de l’estomac, et bien d’une façon générale, il ne triche pas. Je pense que dans cette activité il y a quelque chose qui vraiment mobilise tout l’être et qui exclue, d’une certaine manière, ce qu’on appelle la tricherie. Jean Lascoumes n’est donc pas une exception, c’est simplement quelque chose qui l’inscrit dans la communauté des grands. Jean Lascoumes est très subtile.