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La nuit sans elle — Baptiste Dutoya

Baptiste Dutoya

2.11.2015-24.11.2015

Vernissage du jeudi 5 novembre

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Affiche

LA NUIT SANS ELLE

Exposition des œuvres de Baptiste Dutoya

Galerie MLS – 2015.

Dans son poème Sacre et Massacre de l’Amour[1],Roger Gilbert-Lecomte[2] partage sa vision d’un « Corps de femme étoilé / Urne et forme des mondes / Corps d’azur en forme de ciel. »

Le poète se conforme ici à toute une très riche tradition iconographique. La figure féminine a, de fait, souvent été invoquée pour exprimer la nuit, mais aussi la lune, les étoiles et ses mystères. Des mythologies précolombiennes au panthéon grec, un grand nombre de spiritualités primitives observe cette tendance. Toutefois, la représentation de l’une de ces figures féminines, la déesse égyptienne Nout, se conforme parfaitement à la description de Roger Gilbert-Lecomte. Des sarcophages et des fresques montrent en effet Nout, le ventre immense, arquée au-dessus du monde, voûtée, le corps criblé d’étoiles, ses pieds à l’occident, ses mains à l’orient.

La nuit qui tombe, pour les égyptiens anciens et le poète, apparaît alors dans le corps astral d’une déesse qui, s’arquant et se soulevant, dissimule le jour aux mortels.

Les femmes peintes par Baptiste Dutoya paraissent aussi tomber sur le jour. Elles se présentent comme autant d’insolubles évocations des mystères de la nuit, comme de multiples et dangereuses incarnations de sa capacité à séduire et à ensommeiller par quelques énigmatiques et nocturnes manigances. Cependant, ces figures capiteuses, femmes fatales et vestales, aussi désirables qu’insaisissables, irradient l’espace de tout leur charme électrique : une blonde inspire sa cigarette comme on souffle sur le canon d’un revolver ; une brune ajoute son visage à des fleurs comme pour en achever le bouquet, quand une autre encore, songeuse, le regard bienveillant, patiente, éclairée par un faisceau de lumière pâle, assise sur le sofa d’un intérieur sombre.

Les unes comme les autres semblent souligner la permanence de la nuit : on y voyage au bout, peu importe la position du soleil. La lumière est fragile. Chaque rayon du soleil, chaque feu allumé, chaque incandescence lutte pour se frayer un passage dans les ténèbres. Comme les figures féminines en incarnent l’idée, la lumière et les ténèbres sont intrinsèquement liées ; interdépendantes elles n’existent qu’à la faveur de leur contraste.

Ce que je ressens en peignant, c’est une angoisse de mon environnent, du monde dans lequel je vis. Le monde aujourd’hui est très très oppressant. D’un côté, la science tend à prouver le lien, de l’autre, un retour à cette même quête mais dans une absurdité. C’est toujours le yin et le yang, il n’y a jamais un phénomène sans l’autre. C’est toujours quand on s’approche de la vérité que ceux qui ne veulent pas y croire sont particulièrement violents, et prêts à éteindre cette potentielle lumière. Ces paradoxes me fatiguent. Et c’est ce que je peins dans ma peinture : ces petites lumières qui essayent de se faufiler dans des trucs sombres. (Baptiste Dutoya – entretien avec l’équipe de la galerie MLS).

Véritables contrepoints des figures féminines, les paysages urbains peints par Dutoya ont comme la gueule de bois. Le jour ne parvient jamais jusqu’au soleil (quand il y parvient, c’est au crépuscule, précisément là où l’astre agonise). Le ciel blême, sous la pluie, la neige ou les nuages, dans un brouillard épais, la ville, la grande, verticale et nord-américaine, diurne mais somnambule, semble ensevelie, emprisonnée sous des cieux indécis.

Hormis les femmes, les rares personnages que le peintre distingue, sont les marginaux. L’air complice ou hagard, ils sont ceux qui vivent véritablement dans la villec’est-à-dire sur ses trottoirs et ses marches, comme défavorisés par une lumière immobilisée et contenue qui ne parvient pas à tout illuminer.

La nuit, au sens pictural du terme, est une véritable matière (les astrophysiciens ne parlent-ils pas, pour qualifier ce qui constitue pour eux plus de quatre-vingt pour cent de l’univers, de « matière noire » ?) que sculpte la lumière.
Pourtant, dans toutes les œuvres de Baptiste Dutoya la nuit brille par son absence. On peut même dire, très littéralement, que son absence les illumine autant qu’elle les contamine. Mais peindre l’absence de la nuit c’est aussi, quelque part, la transfigurer. C’est même, très paradoxalement, l’unique façon de la montrer.
Peut-être alors les toiles de Baptiste Dutoya témoignent-elles de ce qu’il reste de la nuit quand la lumière la surprend.

Comment la voir sinon ?

Arthur-Louis Piaud

[1]         Poème publié en 1933 dans le recueil La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent.
[2]         Poète et administrateur, avec René Daumal, de la revue rémoise (et groupe artistique) Le Grand Jeu (1927-1932).