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Olaf Idalie, directeur de la Belle Estampe, à la Galerie MLS

Conférence du 26 mai 2016

Vernissage de l’exposition « Chercher la petite bête & Co », du 19 mai au 25 juin 2016, Bordeaux

Olaf Idalie : J’ai eu beaucoup de chance parce que j’ai eu la vocation de faire de la gravure mais j’ai aussi travaillé pour les graveurs pendant quarante ans en tant qu’imprimeur. J’ai aussi travaillé chez La Courrière avant de me mettre à mon compte en 1988. Ensuite j’ai travaillé également pour la Chalcographie du Louvre, où il y avait des gravures anciennes du XVIIe-XVIIIe siècle. J’ai été au contact d’artistes vivants et j’ai eu dans les mains des œuvres d’artistes morts et enterrés depuis très longtemps, ce qui m’a permis d’avoir un bon panorama de la gravure proprement dite et en même temps de continuer mon travail en tant que graveur.

J’ai eu à rencontrer différentes façons de voir cette profession, par exemple ici à la Belle Estampe, les artistes sont souvent leur propre imprimeur, leur propre éditeur, ce qui se différencie de ce que j’ai connu par le passé. C’est un métier qui a connu beaucoup de haut et de bas surtout par rapport aux années 1970 où il y avait beaucoup d’éditeurs de gravure. A cette époque un graveur pouvait voir un éditeur qui lui achetait sa gravure et se chargeait de la faire imprimer dans un atelier, ces six ou sept grands ateliers qui travaillaient à plein temps, qui faisaient en général des éditions de plus de cent exemplaires, voire deux cents. Les artistes recevaient une sorte de paiement forfaitaire. Aujourd’hui il n’y a quasiment plus d’éditeurs de gravure, les artistes sont leur propre éditeur.

Les principes de la gravure restent les mêmes, c’est une plaque de cuivre, de zinc ou autre métal qui est destinée à être imprimée en un nombre limité d’exemplaires. Ce nombre est déclaré, la plupart du temps à gauche de la gravure, au milieu il y a le titre, à droite la signature. En dehors de la numérotation il y a les « épreuves d’artistes » qui sont un paiement en nature, du temps des éditeurs, d’environ dix pourcent du tirage. Les artistes d’aujourd’hui ont souvent découvert le plaisir d’imprimer. Ce qui amuse certains c’est de faire des gravures à chaque fois différentes, pour les imprimeurs c’est plutôt qu’elles soient toutes pareilles. C’est intéressant, pour moi qui était imprimeur professionnel, qu’un artiste puisse avoir envie de manipuler sa plaque. Je dois quand même les aider, parfois ils ont un peu de mal, mais je ne veux pas me substituer à eux. Quoiqu’il en soit, cette pratique de la gravure reste totalement vivante.

Ce n’est pas un moyen de reproduction mais un moyen d’expression très spécifique. De loin ça peut ressembler à un dessin, une aquarelle, un pastel, mais de près on s’aperçoit que c’est très spécifique, on peut essayer de l’imiter au crayon mais ce ne sera pas pareil. Par exemple pour un trait de pointe sèche, je défie quiconque d’obtenir un trait équivalent avec un crayon, une plume ou de l’encre de chine. La gravure est aussi une envie de s’exprimer en travaillant le métal pour obtenir une image sur le papier. Il y a effectivement la multiplication des images ce qui permet à beaucoup de monde de posséder cette image à un prix moins élevé que la peinture, mais ce n’est quand même pas la peinture du pauvre. Chez les anciens il y avait « pinxit » à gauche et « sculptit » à droite, ce qui indique bien que c’est quand même une sculpture en relief. Quand on a un amour du trait, on reconnait un trait de burin, un trait de pointe sèche, un trait d’eau forte. On peut mélanger le tout d’ailleurs. La pointe sèche c’est la possibilité de tenir une pointe de la même façon qu’on tient un crayon.

Question du public : Vous faites des gravures sur bois ?

Olaf Idalie : Non je me concentre sur le burin sur cuivre, le bois c’est totalement différent. Déjà le bois ce n’est pratiquement qu’en négatif et positif…

MLS : Il me semble que le bois fait par lui-même déjà œuvre avec ses fibres, c’est ce qu’utilisent les expressionnistes allemands.

Olaf Idalie : Oui en effet c’est bien pour l’expressionisme. Je n’en fais pas et ça peut paraître bizarre mais pendant toute mon activité professionnel je n’ai quasiment travaillé qu’avec des artistes qui gravent en taille douce, c’est-à-dire le cuivre, l’acier, le zinc, ou d’ailleurs autre chose. Il ne faut pas oublier qu’on peut graver sur du plastique si on veut. Du moment qu’on a une plaque et qu’on a une emprunte sur cette plaque, ça peut donner une gravure. La presse est au fond l’outil le plus simple du monde. C’est un tapis noir, deux cylindres, un plateau qui passe entre les cylindres, et il y a des feutres pour servir en quelque sorte de moulage.

MLS : Ce qui est dommage c’est que les éditions ne fassent plus appel aux graveurs, n’illustrent plus avec les gravures.

Olaf Idalie : Presque plus mais ça arrive de temps en temps. Les sociétés de bibliophiles, concept légèrement ancien avec les Médecins bibliophiles et les Pharmaciens bibliophiles ; ceux-là qui existent toujours ; se basait sur un principe de fidélité. C’est-à-dire qu’il y avait des adhérents qui payaient une cotisation souvent très raisonnable, admettons environ 300€ par an. Tous les ans vous aviez droit à un très beau livre de bibliophilie, illustré par des artistes de grand talent avec de beaux textes, des poèmes, un frontispice en général par des artistes célèbres. Le seul inconvénient était que les adhérents de cette société ne pouvaient pas choisir l’artiste, une année ça leur plaisait, une autre non. En France ça fonctionnait très bien puis les bibliophiles se sont raréfiés, il y a une question de génération, les abonnements ne se sont pas renouvelés. Entreprendre la réalisation d’un livre devenait compliqué, ce qui a fait que ça a un peu périclité. C’est en effet dommage, mais la gravure est un vrai moyen d’expression.

J’étais enseignant à l’école Estienne pendant quinze ans, et jusqu’à il y deux ans quand j’ai arrêté, il y avait énormément de jeunes qui voulaient passer un DMA de gravure, et quand je rencontrais leurs parents ils me demandaient ce qu’allaient devenir leurs chers enfants. Il y avait quand même une envie d’apprendre ces métiers marginaux. Quelques-uns sont dans le métier maintenant, certains sont devenus, comme moi, imprimeurs, d’autres sont artistes, travaillent dans des galeries… Un de mes anciens élèves, Pierre Walusinski, a même repris la galerie Nicaise, à St-Germain-des-Près à Paris, spécialisée dans la bibliophilie. Je suis à la fois conscient de l’évolution des choses et pas du tout pessimiste quant à l’avenir de cette activité artistique. D’autant plus que si on imprime les gravures à la main, ce n’est pas pour ressortir le côté vieillot de ce « vieux métier », mais c’est parce qu’aucune machine ne peut le faire. Ce n’est pas qu’un reliquat du passé.

MLS : Cependant je pense que c’est aussi une belle manière de se lier au passé et de s’inscrire dans la continuité des gestes humains. C’est pour moi la dimension très attachante de la gravure.

Retranscrit par Pauline ILLA pour la Galerie MLS le 27 mai 2016