Browse By

Rolf Lindemann

Rolf Lindemann est né à Magdebourg en 1933. Il aura 80 ans l’été prochain. C’est un jeune homme qui escaladait à l’automne 2011 la dune du Pyla pour surplomber l’Atlantique qu’il découvrait. Le cœur tient bon quand il le faut!
Son œuvre l’avait précédé à Bordeaux en février 1987. L’affiche de l’exposition d’alors (à la Galerie des Beaux-Arts e Bordeaux) -Sept peintres berlinois à Bordeaux- reproduisant Das Paar, fraîche aquarelle de Lindemann – tons acides; grâce pataude, lignes expressives raffinées et audacieuses. Lindemann inscrit dans le double sillage de l’Expressionnisme allemand et de la modernité classique française, démentait exemplairement les stéréotypes véhiculés hier et aujourd’hui, sur la peinture de l’Est à l’époque de la Guerre froide.Le peintre a aimé s’assurer que ses œuvres, bien arrivées consonnent sur les cimaises, chacune d’entre-elles exhalant tout son parfum. Assister ainsi à leur premier pas en terra integonita, lui donner l’occasion de découvrir un nouveau visage de l’Europe longtemps confisqué, tout en se réappropriant son identité à travers le regard étonné de l’Autre. Rebondir vers de nouvelles explorations de soi, en synergie avec le monde, c’est aller son chemin.
L’univers de Lindemann ne prétend, pour autant, à l’exhaustivité. L’artiste aura -somme toute- assez peu voyagé : à Paris en 1974, à Leningrad, en Hollande, à Londres. Tous les lointains réunis ne valent pas Collinshof. Uckermark revisité chaque été 25 ans durant. Fourrés, chemins, jardins, collines sont familiers, et neufs à la moindre fibrillation de la lumière et du cœur. Le diable le sait, se cache dans les détails… la mine est la même, toujours ; les traits jamais! Le proche n’est-il pas l’infini à porté de l’homme et de chaque instant, à condition de mobiliser intelligence et sensibilité ; faute de quoi, seule la fuite éperdue pourra conjurer le vide.
R.Lindemann, à l’égal de ses amis berlinois, est très inventif dans le cadre limité de thèmes de prédilection, par ailleurs chers aux artistes de la modernité classique : paysages, ateliers, natures mortes et portraits – pour la plupart couples ou autoportraits.Tournant le dos au réalisme socialiste narratif et illustratif, il réinterroge la figuration, en quête d’une forme expressive qui intègre sa perception de la réalité, physique, intellectuelle, émotionnelle. En mobilisant, sans restriction, toutes les armes de la peinture, du dessin et de la gravure, à l’exclusion de tout autre moyen.
A 19 ans, il maîtrise parfaitement son métier. En témoigne le chantier de Stralsund qui évoque les splendides Marines de Manet aux noirs profonds, lissés par le contraste des ocres et des sables crayeux. Ce chantier de 1952, exercice d’école, thème fondateur de la geste socialiste est traité avec justesse et simplicité, haussée à la hauteur d’une métaphore existentielle, les navires, sous un ciel d’ardoise, barrant la vue de la mer à laquelle ils se destinent. Prisonniers de leur propre masse, faute de partir.

La force bridée du portrait d’Anne et de l’autoportrait du jeune artiste au menton carré, retranché derrière ses lunettes, évoque une tension pareille, vers l’artiste accompli qu’il sera devenu 60 ans plus tard.
De la même époque, le dessin à la mine de plomb de sa grand-mère, triomphant du poisson qu’elle écaille entre ses jambes, intercepte la même énergie bandée. L’accointance originelle et culturelle avec la caricature, le grotesque qui témoigne tour à tour d’une proximité fraternelle ou d’une brusque mise à distance, s’allie, chez le tout jeune Lindemann avec l’inimitable tremblé qui cisèle les dessins de Rembrandt dédiés à sa mère et au grand âge. Jusque dans les années 1970, les travaux de l’artiste révèlent la passion de la réalité qui s’offre à lui, le plaisir d’enlever son sujet à la perfection, sans prétendre bousculer les usages et notamment la perspective.
Puis l’espace se déplie sur l’aplat du support : natures mortes, jardins, rivières, montagnes, s’étagent, cloisonnés et profus, telle une tapisserie de haute lisse. A ceci près que le trait, non tempéré par la laine et sa mise en œuvre, exalte une acuité quasi dérangeante, une vie intense et provocatrice.
Les aquatintes, tour à tour dominantes et au bord de l’effacement semblent obéir étroitement aux impulsions formelles et émotionnelles de l’artiste. L’encre irrigue et féconde la tectonique des montagnes et des champs, mimétique de la genèse elle-même. L’impact sur le regard est proche de celui opéré par les peintres-calligraphes chinois.

Le couple, sujet récurrent, figure la tentative de dialogue, de rapprochement avec l’Autre, si désirant et si différent. L’idylle et l’enchantement sont rarement au rendez-vous. Toutefois, la virtuosité congédiée, les visages massifs s’aimantent, gravitant tels les astres maladroits, malgré tout l’un vers l’autre. La justesse du trait au delà de la brusquerie et des tumescences disgracieuses au premier regard, accorde une dignité formelle à ce qui est célébré sous notre regard. La substance colorée, assumant les dissonances et écarts immédiats, subtilement audacieuse et raffinée, est portée par un pinceau sans repentirs qui déroute et satisfait. Echo à Franz Hals.
Rolf Lindemann ponctuerait ces prestigieux cousinages virtuels d’un sourire pudique, d’assentiment et de gratitude. L’homme en effet n’est pas bavard ; plutôt discret. Sa saisie de la réalité, en tant que plasticien est, en revanche, sans le moindre à priori, concentrée et déterminée. Étonnamment roborative.

Aujourd’hui comme hier, Rolf Lindemann est étranger à tout ce qui relève d’un consensus esthétique. Maître-graveur, dessinateur très averti et peintre audacieux, il obéit à la seule intimation de son regard intérieur qui métamorphose visages, groupes de personnages, paysages, ateliers et appelle l’exploration d’une forme particulière. Sans fioriture, déconcertante, décapante. Dans l’oubli d’un long savoir et d’une virtuosité au service de l’avènement de ce qui nous échappe : nos grimaces, notre étrangeté… Notre humanité?>

M-L.S, le 14 mars 2013